La construction européenne, rêves et désillusions

UEL’Union Européenne souffre aujourd’hui des maux liés aux conditions même de sa création, de la nature de ses institutions ainsi que des dérives libérales et mondialistes depuis plus de 20 ans. Le rêve européen s’est brisé sur la technocratie, le libre échangisme et l’austérité.

Dans les années 1950-1957, la création des Communautés européennes répondait à un triple dessein. D’abord l’ambition d’un rassemblement des nations européennes et de l’élimination de l’opposition séculaire entre la France et l’Allemagne. C’étaient les rêves de réconciliation du Lorrain Robert Schuman, associé à deux autres hommes-frontières, le Rhénan Konrad Adenauer et l’Italien du Trentin Alcide de Gasperi. Ensuite la réalisation d’une fédération européenne à partir de la mise en commun des industries lourdes puis du développement en commun d’une industrie atomique civile ainsi que la mise en place d’un marché commun général, prélude à l’unité européenne comme le Zollverein, l’union douanière des États allemands, avait précédé l’unité allemande. Enfin le recours à une méthode originale et empirique dite « fonctionnaliste » par les conseillers de Robert Schuman, Jean Monnet et l’équipe du Commissariat au Plan, éloignée de la démarche fédéraliste classique

Du marché commun au libre-échange
La querelle du marché commun et du libre-échange s’est développée dès les années 1957-1958. Les États non membres du Marché Commun (CEE) souhaitaient établir avec ce dernier une vaste zone de libre-échange, demandant l’extension à l’ensemble de l’Europe des avantages que les États membres venaient de se consentir, notamment la suppression des barrières douanières. Un débat fondamental s’est donc ouvert entre deux conceptions. Du côté des six États fondateurs (France, Allemagne, Italie et les trois États du Bénélux), un volontarisme politique et une volonté de donner naissance à un marché commun et des politiques communes. Du côté britannique, scandinave et autres, une formule libre-échangiste, à finalité purement économique, excluant l’existence de barrières douanières aux frontières de la CEE.

En 1958, la thèse du libre-échange a été repoussée par l’Europe des Six. Cinquante-sept ans plus tard, il est évident qu’elle a triomphé au sein d’une Union privilégiant l’élargissement à l’ensemble du continent (et avec le Royaume Uni) à l’approfondissement.

Ce qui faisait la définition et la substance du Marché commun a disparu : les termes mêmes de tarif extérieur commun et de politiques communes ont été gommés des traités de base européens depuis Maastricht en 1992. Comment d’ailleurs pourrait-on développer des politiques et de grands projets communs avec un budget réduit à moins de 1,25% du PIB ?

Il n’existe plus de protection de l’espace européen et la principale politique commune qui subsiste est celle de l’incitation maximale à la libre-concurrence, transformant l’Europe en un continent ouvert à tous les courants de la mondialisation et l’Union européenne en un accélérateur de cette mondialisation. Parmi les conséquences désastreuses figurent la désindustrialisation, le chômage de masse et la baisse des salaires, autant d’éléments qui exaspèrent les opinions publiques et font le lit de l’extrême droite.

Une approche « fonctionnaliste » et technocratique
Dans sa déclaration du 9 mai 1950 annonçant la création de la première des communautés, celle du charbon et de l’acier (CECA), Robert Schuman affirme sa préférence pour les «réalisations concrètes créant une solidarité de fait». L’Europe se fera par une intégration progressive de la vie des peuples avec, pour première étape, l’intégration des industries lourdes qui, par son dynamisme, sera «le ferment d’une communauté plus large et plus profonde». Dépérissement progressif de l’État national, lente érosion des souverainetés, la démarche de Robert Schuman est dans le droit fil de l’approche «fonctionnaliste». Il considère l’État-nation comme trop étriqué pour résoudre les problèmes techniques, économiques, sociaux, préconisant le dépassement progressif et «sans douleur» des souverainetés. L’État sera peu à peu dépouillé de ses compétences et, au terme d’une évolution anodine, le point de non-retour serait atteint : les politiques, diplomates et militaires auront laissé place aux administrateurs et aux techniciens, aux contacts directs entre administration, à la solution pragmatique des problèmes concrets.

Cette approche a d’abord eu pour conséquence une Europe sans les peuples, entre les mains d’une élite technocratique prétendument éclairée. Il faut attendre 1979 pour voir la mise en place d’un parlement européen élu au suffrage universel direct, mais avec des pouvoirs inexistants face à la Commission et au Conseil Européen.

On a vu aussi un profond effet pervers dans la distribution des compétences. L’Union ne cesse de s’ingérer dans la vie interne des États membres, dans les compétences qui, dans le fédéralisme classique, règle de subsidiarité oblige, relèvent naturellement et exclusivement des États fédérés. Les humoristes peuvent s’en donner à coeur joie, évoquant les modèles de bicyclettes européennes ou le volume des chasses d’eau, réglés dans le détail par les institutions de Bruxelles.

Mais c’est ainsi que le gouvernement français (par exemple Ayrault en 2012) découvre la liste détaillée des « réformes structurelles » qui lui sont assignées par la Commission européenne pour lutter contre son «déficit budgétaire excessif» et le «déclin de sa compétitivité». La création de l’euro n’a pas été accompagnée d’une harmonisation sociale et fiscale et l’Union est incapable d’assumer les compétences diplomatiques et stratégiques qui sont le propre de toute instance fédérale comme la politique étrangère. On constate aujourd’hui par exemple l’incapacité de l’UE à répondre efficacement et conformément à ses valeurs affirmées à l’afflux des migrants en provenance d’Afrique ou du Proche Orient. Du triple dessein européen de 1950 ne semble parfois subsister que le slogan «l’Europe c’est la paix !», ressassé à chaque consultation par les « européistes » en mal d’arguments.

En réalité, la paix depuis 1945 résulte davantage de l’équilibre de la terreur durant la guerre froide que de la construction européenne et l’implosion de l’UE ne signifierait pas la montée des tensions en Europe. Pour preuve, on notera que le continent européen a connu à nouveau la guerre depuis la chute du mur de Berlin et la disparition de l’URSS comme en Yougoslavie (1991-1995) ou en Ukraine (depuis 2014).

Changer l’Europe ou changer d’Europe ? Il faudrait que les 28 soient d’accord pour des changements institutionnels, hypothèse hautement improbable. Le rêve européen est brisé, les opinions publiques sont plus que jamais, non sans raisons, europhobes. L’Union a continué de s’élargir avec, parfois, des statuts dérogatoires qui ajoutent à sa complexité, les conflits d’intérêts s’accentuent au sein de la zone euro, monnaie unique au seul service de l’Allemagne, des rentiers et de la finance. A court ou moyen terme, l’implosion de l’UE ou en tous cas de la zone euro parait inéluctable. Les peuples européens, suivant l’exemple des grecs, pourraient alors retrouver leur souveraineté.

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