Politique industrielle en Europe : un système qui se délite

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Il y a dix ans le peuple français refusait le TCE. Mais l’oligarchie financière a méprisé cette expression populaire en poursuivant la mise en oeuvre institutionnelle et économique de sa logique néo-libérale. Le chômage de masse en est une conséquence particulièrement dramatique mais qui ne doit pas en cacher une autre encore plus difficilement réversible : l’inexorable processus de désindustrialisation de la France.

En politique, il faut distinguer deux plans : celui des règles du jeu définies par les institutions, les lois et celui du jeu proprement dit, soit la façon dont les peuples et leurs gouvernants se comportent dans le cadre de ces règles. Or, ces fameuses règles qui régissent les grands leviers de l’économie en Europe depuis plus de trente ans sont connues. Il s’agit du libre-échange généralisé, de la monnaie forte et de la financiarisation dérégulée de l’économie, principes qui ont été constitutionnalisés il y a dix ans dans le fameux TCE (Voir l’article de Jean Denis). Parmi les nombreuses conséquences sociales et économiques particulièrement délétères de ces principes, il y en a une que la plupart des médias passent sous silence ou qu’ils évoquent hypocritement en accusant le « cout salarial trop élevé » ou le poids insupportable des « charges sociales » : il s’agit du processus progressif et inexorable de destruction de l’activité industrielle dans notre pays. On pourrait se contenter de souligner que ce déclin s’est traduit par la perte sèche, en France, de plus d’un million d’emplois dans le secteur industriel depuis dix ans, mais il n’est pas inutile de regarder comment – et au bénéfice de qui – a été organisé ce naufrage.

Un cas exemplaire : la CGE
La Compagnie Générale d’Electricité (CGE) est née en 1898. Très liée au pouvoir politique et s’appuyant essentiellement sur des marchés publics, elle va s’accroitre par fusions et acquisitions successives suivant cinq spécialités : le transport ferroviaire, l’électricité, les télécommunications, le matériel de défense et l’électronique. A partir des années 1980, on assiste à un scénario type de cette période qui est une gestion capitaliste par le duo droite-gauche: nationalisation quand ça va mal et privatisation quand l’entreprise est à flot, le tout agrémenté de scandales divers. Ainsi en 1982 (Mauroy) la CGE est nationalisée, en 1987 (Balladur) elle est privatisée, et à la suite d’un véritable jeu de piste labyrinthique de nouvelles fusions-acquisitions, elle donne naissance en 1998 à trois grandes sociétés différentes : Alcatel, Alstom et Cegelec.

La suite n’est qu’un lent naufrage. Ces trois sociétés vont représenter dix ans plus tard trois énormes échecs industriels que l’on peut caractériser avec quelques invariant présents dans de nombreux secteurs : une gestion hasardeuse et désastreuse — avec la complicité d’un corps d’État peu soucieux de l’intérêt de la nation — entrainant sous la pression de la concurrence, des vagues de licenciements, une corruption généralisée doublée d’enrichissements personnels indécents et surtout la perte de pouvoir et de souveraineté de l’État français sur des secteurs clés de l’économie avec la pénétration de capitaux et entreprises anglo-saxonnes dont la plus emblématique dans le cas présent est certainement General Electric (GE).

Ce dernier point est méconnu et mérité d’être illustré. D’abord en revenant sur trois sites emblématiques : à Belfort, GE a acheté des savoirs à Alsthom dans les turbines électriques, à Buc, GE a acheté à la CGE (la compagnie générale de radiologie) qui va devenir GE Healthcare — la France perdant ainsi son industrie en imagerie médicale — et le GE s’est aussi installé au Creusot (GE oil and gas). On notera ensuite qu’Alsthom, dans sa débâcle, a vendu en 2006 un des fleurons industriels de notre pays, la société Converteam devenant en 2011 la propriété de GE qui a acquis ainsi les savoirs français dans la conversion électrique y compris celles concernant les nouvelles énergies. On rappellera enfin — évidemment sans aucune arrière-pensée polémique — que GE France est gérée par Mme Clara Gaymard, épouse de l’ancien ministre UMP…

La Compagnie Générale des Eaux
L’histoire de la Compagnie générale des Eaux, créée sous Napoléon III, ressemble à celle de la CGE. En 1996 elle est devenue la société Vivendi dont le PDG était JM Messier (qui se faisait appelé J6M, Jean Marie Messier, Moi-même, Maitre du Monde). Cela n’empêche pas Vivendi, embourbé dans l’achat des studios Universal, de déclarer en 2002 des pertes record. JM Messier doit démissionner en réclamant au passage la bagatelle de 20 millions de dollars d’indemnités…Vivendi va alors, suivant la technique de l’enfumage par le changement de noms, se scinder en deux : Vivendi (médias, jeux) qui est endetté à hauteur de 14 Milliards d’euros et Veolia (eau, transport, énergie). Mais Veolia, à son tour, va sombrer. Son PDG , Henri Proglio — futur invité de Sarkozy au Fouquet’s — va bénéficier de la part de l’État d’un régime fiscal de faveur. Mais ça ne suffit pas !! L’État va donc « coller » EDF à Véolia dans une société commune et fin 2012, EDF est endetté de 40 Milliards d’euros. EDF a donc servi de « vache à lait » pour Véolia avec les conséquences que l’on connaît : les effectifs d’EDF ont diminué de plus de 30 000 postes et le prix de l’électricité pour le consommateur n’a cessé d’augmenter.

France-télécom
Le dossier France-Telecom pourrait prêter à sourire tant il illustre jusqu’à la caricature les pratiques du capitalisme financiarisé. Créée par la puissance publique et issue de la recherche publique, la société de haute technologie France Telecom (FT) nait en 1988. Elle est privatisée par la droite en 1996 sous Juppé et après six années d’une gestion ultra-compétitive par Michel Bon — et l’acquisition d’Orange — FT est en dépôt de bilan et devient la deuxième entreprise la plus endettée au monde avec une dette de 70 milliards d’euros ! Alors, on appelle un autre prodige de la gouvernance, Thierry Breton, qui doit « dégager » 15 milliards d’euros d’économie en interne. En 2004, l’État passe en dessous de la barre des 50% du capital et, 115 ans après sa nationalisation, le téléphone redevient complètement privé en France. En 2005 arrive, à la tête de FT-Orange, Didier Lombard. Il commence par s’octroyer un salaire de 1.7 million d’euros, impose une gestion « à l’américaine » en donnant l’ordre de pratiquer un management violent avec un objectif simple : licencier plus de 20 000 employés. Bilan des courses : entre 2008 et 2009 plus de trente suicides ont lieu à FT et Didier Lombard a reçu — pour ses bons et loyaux services — la légion d’Honneur remise par …Thierry Breton. Fin 2011 la dette de FT s’élevait à 33 Milliards d’euros, près de 80% des résultats étaient distribués aux actionnaires et le nombre de salariés était passé de 240 000 en 1993 à 170 000.

La sidérurgie
Encore une fois, dans la sidérurgie, le même scénario se répète. Après la deuxième guerre mondiale, c’est la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) qui organise la concurrence. Renforcée par le choc pétrolier de 1973, elle va provoquer un effondrement de la sidérurgie que cela soit sur le mode privé (famille Wendel) ou public (nationalisation en 1981). Les chiffres ici sont impressionnants même s’ils traduisent difficilement l’étendue des dégâts sociaux notamment dans une région comme la Lorraine : entre 1975 et 1987, plus de 80 000 emplois sont détruits et plus de 100 milliards de Francs sont engloutis. Une fois « le ménage » effectué, on assiste comme par hasard à une dernière privatisation (Usinor-Sacilor en 1995) et à la pénétration du capital par les fonds de pension américains à hauteur de 40%. En 2006 l’indien Mittal lance une OPA contre Arcelor, appuyée par la banque Goldman Sachs et l’UE (Junker). Depuis 2009, Mittal a commencé à fermer les hauts fourneaux de Gandrange, Florange, Belgique, Luxembourg etc…Rassurez-vous quand même : le groupe de Wendel s’appelle Wendel Investissement ; c’est une société financière investissant dans des entreprises à des fins de spéculation et dont le chiffre d’affaire annuel est de 5 Milliards d’euros ; la famille de Wendel détient 35% de la société et nourrit 950 membres de « sa tribu ». Mais à la différence de l’Allemagne, la France n’a plus de sidérurgie.

Nous pourrions continuer sur la lancée en évoquant les chantiers navals de Saint Nazaire, le bradage de l’aluminium avec Péchiney, le scandale du rattachement de GDF à Suez, celui de la société Vinci et la chute lamentable de Thomson. Mais une constatation s’impose maintenant à tout citoyen soucieux de la souveraineté de sa nation : depuis trente ans une oligarchie financière, renforcée par le TCE de 2005, a méthodiquement dépossédé notre pays de la majeure partie de son industrie.

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