La question globale des migrations

Depuis le drame Syrien, nous sommes submergés par les discours sur l’accueil des réfugiés. Cette question alimente les fantasmes irrationnels et se prête aux solutions simplistes. Essayons ici de dépasser le simple registre de l’émotion et de regarder le problème migratoire dans une perspective historique et globale.

La poussée migratoire récente n’est pas un phénomène nouveau sur la planète. Au regard de l’histoire générale des peuples, les déplacements humains les plus massifs ont eu lieu durant les siècles précédents et datent de la période qui a déplacé la main-d’œuvre entre les régions coloniales. Il faut aussi garder à l’esprit que les migrations internes – des zones rurales vers les villes – sont bien plus importantes en nombre  que les migrations internationales. Cette tendance va d’ailleurs s’accentuer : dans les pays en développement l’accroissement annuel de la population urbaine est de 26 millions de personnes alors que les migrants internationaux venant de ces mêmes pays ne sont que 3,7 millions par an. Les mouvements internationaux ne forment donc que la partie émergée de l’iceberg migratoire marquée par une urbanisation accélérée des pays en développement.

Des migrations différentes

La mesure de la migration relève d’abord du sens commun : on la caractérise par le changement de résidence durant une période donnée. Mais, pour  analyser le phénomène en profondeur, il est nécessaire d’établir des catégories plus spécifiques  qui reflètent les différents «  profils migratoires ». Une première catégorie concerne les mouvements migratoires temporaires comme le nomadisme  et les migrations liées à un besoin conjoncturel de main d’œuvre dans un secteur donné. Une autre  est celle des migrants travailleurs permanents et des migrants retraités. Enfin, il faut envisager les migrations forcées, les plus médiatisées,  et  associées à des actes de violence et de spoliation. On distinguera cependant dans cette dernière catégorie les populations déplacées à la suite d’une catastrophe naturelle et d’autre part les migrations de réfugiés, c’est à dire de personnes qui craignent avec raison d’être persécutées du fait de leur appartenance à un groupe social, religieux, politique et qui ne peuvent donc se réclamer de la protection du pays dont elles ont la nationalité.

Prendre la mesure du phénomène migratoire

Si on s’en tient aux migrations internationales  il faut retenir les grandes tendances suivantes : leur importance n’a cessé de croître depuis 50 ans et il y a actuellement environ 175 millions de migrants dans le monde – soit 3% de la population mondiale – dont la plus grande partie  se trouve dans les pays industrialisés du Nord. Certains pays ont un taux d’immigrés très faible comme sur le continent latino-américain et surtout de nombreux pays asiatiques comme le Japon, le Vietnam et la Chine (0,04% de la population). Inversement, depuis le démantèlement de l’ancienne union soviétique, les pays qui la constituaient enregistrent des volumes très importants de migrants : treize millions pour la Russie et six millions pour l’Ukraine

Parmi ces migrants, les  réfugiés dans le monde sont environ 16 millions. Ils sont majoritairement dans les pays du Tiers monde (80%) car les déplacements des réfugiés s’effectuent principalement sur des courtes distances et affectent les régions du monde autour des pays qui ont connu les crises les plus graves. Ainsi les réfugiés afghans  sont aujourd’hui les plus nombreux au monde (3,5 millions) mais ils n’ont guère débordé des frontières du Pakistan et de l’Iran voisins.

Solution ou problème ?

Il y a sur la question migratoire des discours bien divergents. Certains peuvent y voir un mécanisme salutaire d’ajustement progressif venant corriger les inégalités de ressources économiques et démographiques. Mais il est incontestable que la redistribution humaine des migrations provoque parfois dans les pays d’accueil de profondes modifications des mentalités et des usages, allant jusqu’à des conflits brutaux et insolubles. En France par exemple, au début des années 70, le parc HLM a été investi massivement par des familles d’immigrés venues du Maghreb et d’Afrique noire. Cet environnement allait se dégrader rapidement et – conjugué à l’exclusion sociale et à un chômage de masse – allait provoquer la fameuse « crise des banlieues » qui a marqué le paysage politique  et réactivé des penchants  xénophobes d’une frange de la population.

Inversement, il ne faudrait pas que ces images de réfugiés – reprises en boucle par des médias à l’occasion des pires crises humanitaires – masquent les millions de personnes qui choisissent librement de se déplacer pour améliorer leur sort. De ce point de vue, le fantasme récurrent de frontières étanches, de vastes murs érigés pour contrôler et réprimer les migrations, est une dangereuse illusion sécuritaire.

La bonne question est donc : quelle organisation politique internationale faut-il prôner qui favoriserait les échanges et les migrations volontaires, facteur d’émancipation individuelle,  et limiterait les migrations contraintes et leur cortège de souffrances et d’oppression ?

Des Etats souverains

Une réponse à cette question passe inévitablement par des accords internationaux garantis par des Etats souverains ; autrement dit elle ne peut venir que de décisions politiques prises par des gouvernements et des peuples. On entend en effet certains (ir)responsables politiques faire l’apologie d’un monde sans Etats, sans frontières où l’idée même d’Etat-nation serait sans objet. Il faut leur conseiller  d’aller faire un tour dans les trop nombreuses régions du monde où sont « les états faillis », c’est à dire ceux dont le gouvernement n’exerce plus efficacement le contrôle de son territoire. Ils y verront partout les mêmes symptômes : des violences communautaires, une criminalité galopante, le déclin économique doublé de la détérioration de l’ensemble des services publics le non-respect des droits de l’Homme, la prolifération de trafics (drogue, armes, êtres humains…) et, en conséquence, une émigration chronique et soutenue de populations qui cherchent à fuir ces enfers. N’oublions jamais que si l’Etat est certes le lieu d’une « violence légitime » que les mécanismes institutionnels doivent contenir et cadrer, l’absence ou la déliquescence  de l’Etat  est, à coup sûr une  alternative bien pire. Les exemples de la Lybie et de l’Irak sont frappants mais il faut ajouter ceux du Congo, du Soudan, de l’Afghanistan, de Haiti etc…

Super puissance et ingérence

Mais la coopération entre les Etats suppose un équilibre dans leur puissance et dans leurs actions. L’actuel drame Syrien trouve son origine dans le projet de remodeler le Grand Moyen Orient – sous prétexte d’y imposer la démocratie – en démantelant les états rebelles  à la volonté géopolitique des USA et de leurs alliés. La cause immédiate est la mise en œuvre de ce projet en Irak en 2003 puis en Libye et en Syrie en 2011. Toutes ces actions ont fait le lit de l’Etat Islamique. Elles ont fait reculer les principes de droit international et ont abouti à la mort de milliers de personnes et à la quasi destruction de sociétés entières. Après l’implosion de l’URSS, le monopole relatif de l’OTAN a créé  ce sentiment de toute-puissance renforcé par l’usage du fameux « smart power » – c’est à dire la capacité d’attraction et d’influence d’un pays liée aux médias – et par le partenariat des pétromonarchies de la péninsule arabique. Pour que semblables catastrophes ne se reproduisent plus, il faut œuvrer pour la fin de cette impunité irresponsable de la super puissance américaine. Heureusement, le nombre croissant  de pays émergeants – dont la Chine – modifie rapidement le rapport de forces et Barack Obama semble avoir intégré dans sa politique la réalité de la multi polarisation du monde.

Eviter les guerres

On sait que la guerre est une des principales causes de migrations contraintes. Réfléchir sur le problème migratoire renvoie donc à la question centrale d’un cadre international qui garantisse la paix. Nous nous contenterons ici sur ce point d’évoquer quelques caractéristiques de notre époque dont certaines nous invitent  à un relatif optimisme. D’abord, si l’aspiration à un monde sans guerre reste une douce illusion, on assiste à une diminution des conflits majeurs (plus de 1000 morts par an) qui sont passés de treize à six entre 1990 et 2013. La prolifération des armes nucléaires a été relativement contenue.  Le « bourbier » afghan a montré qu’il était plus facile de conquérir un territoire que sa population et fonctionne maintenant comme une dissuasion pour d’autres tentatives de ce genre. Enfin, les nouvelles technologies de l’information ont permis à l’opinion publique de jouer un rôle considérable dans la gestion des conflits. Plus aucun régime politique  ne peut faire durablement abstraction de l’expression de son peuple et de l’image qu’elle renvoie à la communauté internationale.  Sur ce point aussi, la citoyenneté informée reste encore la meilleure prévention des dérives.

Illustration : Merci à Marcel

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