Entendez-vous dans nos campagnes ?

Les maigres débats qui ont précédé les deux dernières élections, européennes et régionales, en France ont donné lieu au surgissement d’un questionnement nouveau sur le devenir des territoires ruraux dans notre pays. La lente dégradation des services publics, la désertification des zones les plus reculées et la disparition progressive de petites et moyennes industries sont le creuset de mécontentements portés par des mouvements sociaux et des structures politiques d’horizons différents et exprimés dans des langages fort éloignés. Mais, plus subrepticement, ces opinions signalent la remise en cause d’un héritage culturel et sociologique de grande ampleur qui se déroule sous nos yeux.

Depuis des décennies, les espaces ruraux avaient ceci de particulier qu’ils donnaient à voir une certaine cohérence sociale : un monde organisé autour d’un espace de démocratie directe, la commune, et une activité « non délocalisable », l’agriculture, elle-même génératrice d’emplois indirects dans le secteur des services et de l’industrie. L’avancée du capitalisme dans les campagnes s’est traduite, depuis la seconde moitié du XXe siècle, par une « sélection » drastique des territoires en fonction de leurs potentiels productifs, c’est-à-dire de leurs ressources humaines et naturelles disponibles. La spécialisation et la concentration agricoles sont devenues la règle, accompagnant l’essor des industries chimiques et agroalimentaires. Ces processus se sont traduits par une réduction importante des effectifs d’actifs agricoles et par la remise en cause d’un des seuls creusets d’emplois possibles dans des espaces éloignés des centres urbains.

Une figure sociale est révélatrice de cette évolution dans nos campagnes : le paysan. Personnage structurant la société rurale depuis la Révolution française, culturellement identifiable grâce à ses occurrences (pays, paysan, paysage), il est tombé dans l’oubli à partir de la fin des années 1960. Les recherches sociologiques, économiques ou agronomiques annonçant sa disparition ont accompagné les discours de la modernisation et de la transformation des espaces ruraux. Se sont développées bien des études tentant de mêler la fin de la société paysanne dans les campagnes, fin réelle à partir des années 1950, et la fin des paysans, beaucoup plus discutable. En effet, ce dernier n’en finit plus de mourir, voire renaît. Il s’affirme à travers des luttes sociales et un syndicat, la Confédération paysanne, qui avec le mot « paysan » dit la résistance de femmes et d’hommes vivant de la terre face à l’agriculture productiviste et aux structures financières et productives qui les exploitent. Il s’affirme aussi dans le paysage agronomique lorsque l’on sait que près de 120 000 petites fermes ont été recensées dans une étude produite en 2009 (voir Aubert et Perrier-Cornet, les petites fermes en petites formes, INRA magazine n° 11, décembre 2009). Ces exploitations paysannes se rencontrent principalement dans les zones montagneuses du sud de la Loire. Elles sont parfois tenues par des paysans qui se battent et développent des stratégies collectives pour vivre sur des territoires ruraux difficiles. Ceux-ci sont les garants d’un renouveau du maintien de l’emploi dans des zones où il est difficile de créer des activités économiques non agricoles, mais ne bénéficient pas des mêmes aides européennes et nationales que les autres catégories d’exploitation jugées plus performantes.

En développant des liens multiples avec les populations rurales et néo-rurales, notamment autour de pratiques de commercialisation (circuits courts, vente directe), ils redonnent sens à cette fameuse cohérence sociale dont nous parlions précédemment. Puissent les dirigeants politiques démocrates les entendre nous parler depuis leurs campagnes oubliées.

Emil Wach

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