Syndicalisme agricole : A l’ombre de «la forteresse verte»

Le syndicalisme agricole français se caractérise par deux tendances lourdes qui le distinguent aisément, depuis plusieurs décennies, de ses coreligionnaires ouvriers : la suprématie d’une organisation sur les autres et l’implication très forte des structures syndicales dans les dynamiques sociales et territoriales du pays.

Les résultats aux dernières élections aux Chambres d’agriculture en 2013 donnent à voir une majorité de voix pour la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles – Jeunes agriculteurs (FNSEA-JA). Ensemble, séparément ou sous la forme de listes apparentées, ils obtiennent 55,57 % des voix. Viennent ensuite la Coordination rurale avec 20,49 %, la Confédération paysanne avec 18,54 %, le Mouvement de défense des exploitants familiaux (MODEF) 1,47 %, et des listes en binômes, hors FNSEA-JA, ou diverses avec 3,93. Une seule Chambre d’agriculture départementale échappe à une direction FNSEA, le Puy-de-Dôme où siège une coalition Confédération paysanne-Coordination rurale.

Ces scores ne reflètent pas une structuration du syndicalisme agricole français tout entière organisée autour de la « forteresse agricole » pour reprendre le titre de l’ouvrage de Gilles Luneau. La FNSEA est omniprésente dans le paysage syndical français depuis sa création en 1946. Elle l’est même au sein de son opposition dans la mesure où la Confédération paysanne et la Coordination rurale, ont été historiquement créées par des membres, pour tout ou parties, issus du syndicat majoritaire. En 1986, la Confédération paysanne est créée par la fusion de deux structures, la Confédération nationale des syndicats de travailleurs paysans (CNSTP) et la Fédération nationale des syndicats paysans (FNSP) elle-même issue d’une scission de la FNSEA. La Coordination rurale est aussi fondée, en 1991, à l’initiative de dissidents de la FNSEA.

Les oppositions à la FNSEA-JA au sein même du mouvement syndical français sont tout autant mues par des motivations politiques que par des différenciations sociales et territoriales. Le CNSTP et la FNSP étaient en grande partie constitués d’éleveurs des départements de l’Ouest. La Coordination rurale a vu le jour sous l’impulsion d’anciens militants FNSEA du Gers. Ces appartenances à des filières et/ou des régions d’élevage révèlent la volonté de se démarquer d’une FNSEA jugée représentative des gros céréaliers du nord de la Loire. Du côté des distanciations politiques, les différences sont également marquées. La Confédération paysanne penche du côté du Parti socialiste, des Verts, dont José Bové est la figure emblématique, et d’une présence de quelques militants d’extrême gauche, issus de la mouvance des « travailleurs paysans » qui furent actifs, durant les années 1970, dans les mouvements de lutte du Larzac. Le MODEF, faiblement représenté aujourd’hui, mais qui possède quelques « bastions » dans les départements du pourtour occidental du Massif central, a toujours été composé de militants proches ou compagnons du Parti communiste français. L’orientation politique est toute différente à la FNSEA, du moins chez ses dirigeants. Deux de ses présidents les plus illustres, Michel Debatisse et François Guillaume ont été respectivement secrétaire d’État, entre 1979 et 1981, et ministre de l’Agriculture, entre 1986 et 1988, de gouvernements de droite.

La spécificité des syndicats agricoles français est d’être à l’origine de modèles sociaux et économiques qui ont dépassé, et dépassent toujours, le cadre de la défense des intérêts corporatistes de leurs membres. La FNSEA a été un moteur dans la modernisation agricole de la France des années 1950-1960. Cette particularité lui a donné une légitimité politique. Mais, cela s’est aussi traduit par la mise en place d’un système économique aux multiples ramifications. Ainsi, ses membres se sont investis dans les secteurs de la banque et de l’assurance (les célèbres organismes aux couleurs vertes), de la gestion de la répartition du foncier, dans les instances professionnelles, dans les conseils d’administration de coopérative, dans les instances politiques locales régionales et nationales. La FNSEA s’est attelée, dès son origine à la mise en oeuvre d’une agriculture productiviste, auto-investie de la mission de nourrir la France puis, à partir des années 1970 de « nourrir le monde ». C’est un projet alternatif aux dérives de ce système, dont nous connaissons aujourd’hui les conséquences environnementales et sociales, que propose la Confédération paysanne. Son ambition est de promouvoir une agriculture, nommée « paysanne », définie comme plus respectueuse de l’environnement, créatrice d’emploi, autonome. Le projet est ambitieux et il dépasse le cadre de l’exploitation agricole. De nombreux urbains s’investissent dans la mise en oeuvre de circuits courts de distribution ; des citoyens soutiennent les luttes contre l’accaparement des terres. Le MODEF s’est engagé depuis longtemps dans un combat pour la défense du modèle français de l’exploitation familiale tant au plan économique que social, y compris à une époque où ses membres communistes « désobéissaient » aux directives du grand frère soviétique plaidant pour une généralisation des « kolkhozes ». Dans un autre registre, la Coordination rurale incite à repenser le développement de nos campagnes.

À l’ombre du syndicat majoritaire qui a prôné un modèle agricole consommateur de subsides nationaux et européens et tourné vers l’exportation, avec son cortège de crises économiques et sociales, des syndicats ont construit et mis en oeuvre des alternatives agronomiques et des choix de société reposant sur le maintien du paysan dans son pays. Nous retrouvons là, les débats contemporains de la naissance du capitalisme agraire au XIXe siècle entre des options ouvrant l’agriculture à des marchés libéralisés ou protégeant les agriculteurs dans le cadre des besoins identifiés aux échelles locales, régionales et nationales. La deuxième option est encore largement minoritaire dans le paysage agraire de notre pays. « Un brin d’herbe suffit à la chute d’un mur », nous dit le philosophe Alain. Suffirait-il à faire tomber une forteresse ?

Pour en savoir plus :

Hervieu B., Mayer N., Muller P., Purseigle F., Rémy J., (dir.), 2010. Les mondes agricoles en politique, Paris, Presses de Sciences Po. [voir en particulier le chapitre d’Yvan Bruneau consacré à la Confédération paysanne et celui de François Purseigle consacré à la Coordination rurale]

Luneau G., 2004. La forteresse verte agricole. Une histoire de la FNSEA. Paris, Fayard. [un incontournable !]

Lagrave R. M., (dir.), 2005. Les « petites russies » des campagnes françaises. Revue Études Rurales, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales. [pour une connaissance fine du communisme agraire français].

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