Luttes de classes dans les campagnes briardes, 1906-1907

Comment imaginer aujourd’hui que les vastes champs et fermes de Brie furent le théâtre de luttes sociales de grande ampleur. C’était au début du siècle dernier.

Dans un ouvrage publié en 1971 et intitulé « Les luttes de classes dans les campagnes », Philippe Gratton, chercheur au CNRS, retrace le déroulement et analyse les conséquences des mouvements sociaux qui ont traversé la France agricole des années 1890-1910. La Seine-et-Marne fut l’un des foyers d’agitation important, le plus connu demeurant celui du Midi viticole.

Rappelons le contexte. Au tournant des XIXe et XXe siècles, la population des ouvriers de la terre en Seine-et-Marne est importante. Une statistique de 1892 dénombre, pour le seul département, 37 500 ouvriers et ouvrières agricoles, 18 591 journaliers et tâcherons et 16 800 domestiques (Gratton 1971, p. 245). Ces catégories sociales vivent misérablement. La pénibilité du travail est extrême : 20 heures de travail durant les moissons, et pas moins de 13 heures pour les domestiques durant toute l’année. Les logements sont malsains et les servitudes morales vis-à-vis des employeurs monnaie courante.

En mars 1906, une grève éclate chez les ouvriers agricoles. Elle se propage rapidement de Gonesse au canton de Claye-Souilly. Durant le mois de mai, ce sont les communes du plateau du Multien qui voient les employés des grandes exploitations (ouvriers, journaliers et tâcherons, domestiques) entrer dans le mouvement. Le mode opératoire de la grève est toujours le même : « cessation totale du travail, les meilleurs ouvriers vont trouver les patrons pour exposer les motifs du conflit […] durant les discussions d’autres ouvriers partent débaucher des camarades du village voisin » (Gratton 1971, p. 248). Après quelques jours de conflits, les ouvriers obtiennent généralement des résultats sur les salaires ou le temps de travail. Mais, ce qui est le plus spectaculaire à cette période est la structuration du mouvement syndical. Une rupture s’opère avec les soulèvements spontanés des années 1890. À l’instar de ce qui passe en France, les ouvriers agricoles se syndicalisent massivement. Dans les départements agricoles de la Brie (Seine-et-Marne, Aisne, Oise), la CGT compte 5 500 ouvriers agricoles dans ses rangs. Les grèves ont également des répercutions au sein des partis politiques de gauche. Des délégations d’ouvriers rencontrent les élus et leur font part de leurs revendications. Les réponses proposées divergent (plus ou moins d’interventionnisme de l’État, plus ou moins de spécificités reconnues à la question agricole).

Après la saignée paysanne de la Première Guerre Mondiale, l’héritage de ces luttes des années 1906 et 1907 se fera sentir durant toutes les années 1920. S’observe alors une extension des modes d’organisation des luttes ouvrières agricoles au sein du monde des petits exploitants familiaux, notamment dans le cadre de « coups de force » face à l’avancée du capitalisme dans les campagnes. De même, de nouvelles relations s’instaurent entre le monde agricole et les représentants politiques. Depuis les grèves du début du siècle, les ouvriers ont appris à faire entendre leurs voix auprès des élus. Mais au sein de la gauche, les communistes et les radicaux auront une oreille plus attentive aux problèmes agricoles que les socialistes. Les uns pour capter de nouvelles forces progressistes, les autres pour conforter des bastions républicains.

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