Ambroise Croizat, le ministre des travailleurs

« Mettre définitivement l’homme à l’abri du besoin, en finir avec la souffrance et les angoisses du lendemain », telle fut l’ambition d’Ambroise Croizat, ministre du Travail de 1945 à 1947 et bâtisseur de la sécurité sociale.

Originaire de Savoie où il naît à Notre Dame de Briançon le 28 janvier 1901, il est le fils d’un manœuvre qui travaille à l’usine 12 heures par jour. Installé à Lyon dès 1914, Ambroise s’engage dans l’action syndicale et anime les grèves de la métallurgie alpine. Il adhère à la SFIO en 1918, puis au Parti Communiste Français dès sa création en 1920 et devient en 1927 secrétaire général de la Fédération Unique des Métallurgistes CGT. Elu député de Paris sous le Front Populaire en 1936, il est un des artisans des grands acquis sociaux, entre autres les congés payés, la semaine de 40 heures et la loi sur les conventions collectives dont il est rapporteur à l’assemblée.

Il est arrêté en octobre 1939 parmi les 27 députés communistes du « chemin de l’honneur » et incarcéré à la prison de la Santé, puis connaît quatorze prisons françaises avant le bagne de Maison Carrée à Alger. Bien que le débarquement allié en Afrique du Nord ait lieu en novembre 1942, il n’est libéré qu’en février 1943. Dès sa libération, il reprend ses activités militantes et, en juin 1943, il est nommé par la CGT clandestine à la commission consultative du Comité Français de Libération Nationale dirigé par le Général de Gaulle où il exerce la présidence de la Commission du Travail. C’est là que le programme du Conseil National de la Résistance adopté le 15 mars 1944 prends corps avec notamment la sécurité́ sociale. « Nous, combattants de l’ombre, exigeons la mise en place d’un plan complet de sécurité́ sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion par les intéressés et l’État ».

À la tête d’une commission de parlementaires, de médecins, Ambroise Croizat dessine dès l’été́ 1943 les premières moutures de ce qui allait devenir la sécurité sociale. Il est élu député de Paris aux élections d’octobre 1945 et devient ministre du Travail du général de Gaulle de novembre 1945 à janvier 1946, puis ministre du Travail et de la Sécurité sociale de janvier à décembre 1946 (gouvernements Gouin et Bidault ) et de janvier à mai 1947 (gouvernement Paul Ramadier qui révoque les ministres communistes). C’est ce travail collectif, mûri par deux années de réflexion, avec l’aide des services de François Billoux, ministre de la santé et de Pierre Laroque, haut fonctionnaire spécialiste des questions sociales, qui va aboutir à l’ordonnance d’octobre 1945, instituant la sécurité́ sociale.Un immense chantier commence en novembre 1945 quand Ambroise Croizat est nommé au Ministère du Travail: 138 caisses de sécurité́ sociale sont mises en place en six mois sous son autorité « pour en terminer, selon les mots du ministre, avec l’indignité́ des vies et les souffrances de l’enfance ».

En 1950, atteint par un cancer, ses derniers mots à l’Assemblée Nationale sont encore pour la sécurité sociale : « Jamais nous ne tolérerons que soit mis en péril un seul des avantages de la sécurité sociale. Nous défendrons à en mourir et avec la dernière énergie cette loi humaine et de progrès ». Ambroise Croizat meurt à Paris le 10 février 1951. Son corps, exposé à la Maison des Métallurgistes puis au siège de la CGT, est conduit au cimetière du Père Lachaise lors de funérailles grandioses qui rassemblent un million de personnes.

Surnommé le «ministre des travailleurs», Ambroise Croizat laisse en héritage les plus belles conquêtes du siècle: la généralisation des retraites, un système de prestations familiales unique au monde, les comités d’entreprise, la formation professionnelle, la médecine du travail, le statut des mineurs, des électriciens et gaziers, la prévention dans l’entreprise et la reconnaissance des maladies professionnelles, de multiples améliorations du Code du Travail, la caisse d’intempéries du bâtiment, la loi sur les heures supplémentaires…etc. Néanmoins, son rôle n’est pas toujours reconnu. C’est souvent Pierre Laroque, haut fonctionnaire qui mit en forme la fameuse ordonnance du 4 octobre 1945, qui est considéré comme l’artisan de la sécu. Difficile pour certains d’admettre le rôle essentiel du ministre communiste Croizat, comme celui d’un autre communiste, François Billoux, ministre de la santé mais aussi de l’économie, de la reconstruction et de la défense nationale. Rappelons aussi combien le rapport de force de la Libération fût la clé de ces avancées sociales: un parti communiste à plus de 28 % des voix en novembre 1946, 5,8 millions d’adhérents à la CGT, une classe ouvrière grandie par sa lutte dans la Résistance et un patronat déconsidéré par sa collaboration avec Vichy et l’Allemagne nazie.

A l’occasion du 70ème anniversaire de la sécurité sociale, l’historien et biographe de Croizat Michel Etievent, déclarait: «Le meilleur hommage que nous pouvons rendre à Ambroise Croizat est de nous battre sans cesse partout pour que la sécurité sociale ne soit pas une coquille vide livrée au privé mais qu’elle reste ce que Croizat et le peuple de France qui l’ont bâtie ont voulu qu’elle soit: un vrai lieu de solidarités, un rempart au rejet, à la souffrance et à l’exclusion».

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